«C'a toujours été compliqué pour les commerçants chinois, et ça continue de l'être. La campagne d'expulsion aes étrangers des marchés russes a été décidée au niveau national. Localement, c'est plus laxiste », explique, côté chinois, Xia Zhon-gwei, un haut responsable du gouvernement local à Heihe. Le moment était mal choisi: 2007 a été désignée l'Année de la Chine en Russie et, à Heihe, les autorités viennent d'organiser un forum sur le thème « une ville, deux pays». Le projet d'un pont (600 mètres séparent les deux rives du fleuve) a été relancé : «C'est une très vieille idée, et j'ai l'espoir que cette fois ça va démarrer. Il y a des incertitudes côté russe, ils ont des problèmes budgétaires », soupire M. Xia.

A Heihe, une nouvelle rue piétonne a vu le jour, des quartiers entiers d'immeubles sont en construction et les magasins, dont les enseignes sont traduites en cyrillique, pullulent. Il faut dire que chaque jour, été comme hiver, de 2 000 à 3 000 Russes, et jusqu'à 6 000 le week-end, traversent le fleuve pour y faire leurs emplettes et festoyer dans les restaurants. La ville chinoise est tout entière dévolue à l'accueil de cette clientèle, qui peut aussi aller visiter Harbin, la capitale du Heilongjiang, ou passer ses vacances sur les plages de Qingdao ou de l'île de Hainan. A Heihe, nombre des nouveaux commerçants viennent de régions plus riches, comme le Zhejiang, au sud de Shanghaï, berceau du petit commerce. La construction est aux mains de la société Hua Fu, qui construit aussi une tour à Blagoveschensk. Son patron, originaire du Fujian, est arrivé à Heihe comme menuisier.

Les paysans chinois de l'arrière-pays vont s'employer de l'autre côté du fleuve dans l'agriculture sur des chantiers ou des briqueteries. Des entrepreneurs chinois y montent des affaires, parfois en association avec des Russes, et font venir la main-d'œuvre. Un exode que le gouvernement local encourage : il aide ses ressortissants à affronter les démarches administratives imposées par les Russes. «Les administrations de Heihe et Blagoveschensk ont un accord cadre selon lequel les Russes accueillent des paysans chinois. Des entrepreneurs prives montent des projets, à eux de les rentabiliser. Toutes les régions frontalières envoient des gens en Russie. Les habitants ici sont pauvres, et s'ils peuvent gagner davantage d'argent, c'est bien pour tout le monde», explique Li Weibo, le responsable de l'agriculture au gouvernement de Heihe.

Les employés chinois doivent avoir des visas et des permis de travail d'un an. Ils sont payés de 100 à 300 euros par mois, le triple du revenu d'un paysan à Heihe. Les patrons chinois, notamment ceux qui ont des serres, font des profits plus importants. D'après M. Li, quelque 5 000 Chinois de la préfecture de Heihe sont partis en Russie cette saison, tandis que l'oblast (région) de l'Amour aurait alloué aux Chinois de Heihe 42 000 hectares en 2007.   "Les Russes ont 700 000 hectares en jachères et comptent en défricher 1,4 million. Ils souhaitent que le nombre de Chinois qui partent travailler là-bas s'accroisse vite, et nous aussi !", conclut, pragmatique, le fonctionnaire. 


BRICE PEDROLETTI